Depuis quelques années, devant parfois répondre à la question : « Que préparez-vous ? », j'étais gêné d'avoir à dire : « Un ouvrage d'économie politique. » De ma part, cette entreprise déconcertait, du moins ceux qui me connaissent mal (l'intérêt qu'on attribue d'habitude à mes livres est d'ordre littéraire et ce dut être inévitable : on ne peut en effet les classer dans un genre à l'avance défini). Je garde un souvenir ennuyé de l'étonnement superficiel qui résultait de ma réponse : je devais m'expliquer et ce que je pouvais dire en quelques mots n'était ni précis ni intelligible. Je devais ajouter en effet que le livre que j'écrivais (qu'aujourd'hui je publie) n'envisageait pas les faits à la manière des économistes qualifiés, que j'avais un angle de vue d'où un sacrifice humain, la construction d'une église ou le don d'un joyau n'avaient pas moins d'intérêt que la vente du blé. Bref je devais m'efforcer vainement de rendre clair le principe d'une « économie générale », où la « dépense » (la « consumation ») des richesses est, par rapport à la production, l'objet premier. Mon embarras s'aggravait si l'on me demandait le titre du livre. *La Part maudite* : cela pouvait séduire, mais ne renseignait pas. Pourtant j'aurais dû dès lors aller plus loin : affirmer le désir de lever la malédiction que ce titre met en cause. Décidément, mon dessein était trop vaste et l'énoncé d'un vaste dessein en est toujours la trahison. Nul ne peut dire sans être comique qu'il s'apprête à quelque intervention renversante : il doit renverser, voilà tout.
Aujourd'hui le livre est là. Mais un livre n'est rien s'il n'est pas situé, si la critique n'a pas marqué la place qui lui revient dans le mouvement commun des pensées. Je me retrouvedevant la même difficulté. Le livre est là, mais au moment d'en écrire l'avant-propos, je ne puis même pas demander pour lui l'attention des spécialistes d'une science. Ce premier essai aborde en dehors des disciplines particulières un problème qui n'a pas encore été posé comme il doit l'être, à la clé de tous ceux que pose chaque discipline envisageant le mouvement de l'énergie sur la terre, — de la physique du globe à l'économie politique, à travers la sociologie, l'histoire et la biologie. Ni la psychologie, ni généralement la philosophie ne peuvent d'ailleurs être tenues pour indépendantes de cette question première de l'économie. Même ce qui peut être dit de l'art, de la littérature, de la poésie est en rapport au premier chef avec le mouvement que j'étudie : celui de l'énergie excédante, traduit dans l'effervescence de la vie. Il en résulte qu'un tel livre étant de l'intérêt de tous pourrait aussi bien ne l'être de personne.
Il est certes dangereux, prolongeant la recherche glacée des sciences, d'en venir au point où son objet ne laisse plus indifférent, où il est au contraire ce qui embrase. En effet l'ébullition que j'envisage, qui anime le globe, est aussi mon ébullition. Ainsi cet objet de ma recherche ne peut-il être distingué du sujet lui-même, mais je dois être plus précis : du sujet à son point d'ébullition. C'est ainsi qu'avant même de trouver une difficulté pour recevoir sa place dans le mouvement commun des pensées, mon entreprise se heurtait à l'obstacle le plus intime, qui d'ailleurs donne le sens fondamental du livre.
Dans la mesure où j'envisageais l'objet de mon étude, je ne pouvais me refuser personnellement à l'effervescence où je découvrais l'inévitable fin, la valeur de l'opération froide et calculée. Ma recherche visait l'acquisition d'une connaissance, elle demandait la froideur, le calcul, mais la connaissance acquise était celle d'une erreur impliquée dans la froideur inhérente à tout calcul. En d'autres termes, mon travail tendait d'abord à accroître la somme des ressources humaines, mais ses résultats m'enseignaient que l'accumulation n'était qu'un délai, un recul devant l'échéance inévitable, où la richesse accumulée n'a de valeur que dans l'instant. Écrivant le livre où je disais que l'énergie ne peut être finalement que gaspillée, j'employais moi-même mon énergie, mon temps, au travail : ma recherche répondait d'une manière fondamentale au désir d'accroître la somme des biens acquis à l'humanité. Dirai-je que dans ces conditions je ne pouvais parfois que répondre à la vérité de mon livre et ne pouvais continuer de l'écrire ²?
Un livre que personne n'attend, qui ne répond à aucune question formulée, que l'auteur n'aurait pas écrit s'il en avait suivi la leçon à la lettre, voilà finalement la bizarrerie qu'aujourd'hui je propose au lecteur. Ceci incite dès l'abord à la méfiance, et pourtant ! S'il valait mieux ne répondre à aucune attente et offrir justement ce qui rebute, ce qu'on ignore volontairement, faute de force : ce mouvement violent, de brusque surprise, qui bouscule et retire à l'esprit le repos ; une sorte de renversement hardi ³, la substitution d'une dynamique, en accord avec le monde, à la stagnation des idées isolées, des problèmes têtus d'une angoisse qui ne voulut pas voir. Comment sans tourner le dos à l'attente aurais-je pu avoir cette extrême liberté de pensée qui égale les notions à la liberté de mouvement du monde ? Il serait vain de négliger les règles de la rigueur, qui procède avec méthode et lentement, mais comment résoudre l'énigme, comment nous conduire à la mesure de l'univers, si nous nous bornons au sommeil des connaissances convenues ? Si l'on a la patience, le courage aussi de lire mon livre, on y verra des études menées selon les règles d'une raison qui ne démord pas, des solutions à des problèmes politiques procédant d'une sagesse traditionnelle, mais l'on y rencontrera aussi bien cette affirmation : que l'acte sexuel est dans le temps ce que le tigre est dans l'espace. Ce rapprochement découle de considérations d'économie de l'énergie qui ne laissent pas de place à la fantaisie poétique, mais il exige une pensée mise au niveau des jeux de force contraires au calcul commun, fondés sur les lois qui nous régissent. C'est, en somme, dans les perspectives où apparaissent de telles vérités que prennent leur sens des propositions plus générales, selon lesquelles ce n'est pas la nécessité mais son contraire, le « luxe », qui pose à la matière vivante et à l'homme leurs problèmes fondamentaux.
Ceci dit, j'inviterai la critique à quelque méfiance. C'est un jeu facile d'opposer à des vues nouvelles des objections irréfutables. C'est que, la plupart du temps, ce qui est nouveau déconcerté et n'est pas exactement compris : les objections portent sur des aspects simplifiés, que l'auteur n'admet pas davantage qu'un soi-disant contradicteur, ou n'admet que dans les limites d'une simplification provisoire. Il est peu de chances dans le cas présent que ces difficultés péremptoires, qui frappent à la première lecture, m'aient échappé en dix-huit ans que ce travail m'a demandés. Mais, pour commencer, je me borne à donner ici un rapide aperçu, où je ne puis envisager même d'aborder la multitude des questions impliquées.
En particulier, j'ai renoncé dans un premier volume⁴ à l'analyse détaillée de tous les actes de la vie à partir de l'angle de vue que j'introduis⁵. C'est regrettable en ce que les notions de « dépense productive » et de « dépense improductive » ont une valeur de base dans tous les développements de mon livre. Or la vie réelle, composée de dépenses de toutes sortes, ignore la dépense exclusivement productive, elle ignore même, pratiquement, la pure dépense improductive. Il faut donc substituer à une première classification rudimentaire une description méthodique de tous les aspects de la vie. J'ai voulu donner d'abord un ensemble de faits privilégiés permettant de saisir ma pensée. Mais cette pensée n'aurait pu s'ordonner si elle n'avait envisagé d'autre part la totalité des menus faits, prétendus à tort insignifiants.
J'imagine qu'il serait également vain de tirer des conclusions destructives du fait que les crises économiques, qui ont nécessairement dans mon ouvrage un sens d'événement décisif, n'y sont représentées que d'une façon sommaire, superficielle. Il fallait choisir à vrai dire : je ne pouvais en même temps donner de ma pensée un aperçu d'ensemble, et me perdre dans un dédale d'interférences, où les arbres sans cesse empêchent de voir la forêt. J'ai voulu éviter de refaire le travail des économistes et je me suis borné à rapprocher le problème posé dans les crises du problème général de la nature. J'ai voulu l'éclairer d'une lumière nouvelle, mais, pour commencer, j'ai renoncé à l'analyse des complexités d'une crise de surproduction, comme j'ai remis de supputer en détail la part de croissance et la part de dilapidation entrant dans la fabrication d'un chapeau ou d'une chaise. J'aimais mieux donner généralement les raisons qui rendent compte du mystère des bouteilles de Keynes, prolongeant les détours épuisants de l'exubérance à travers la manducation, la mort, la reproduction sexuée.
Je me borne aujourd'hui à cette vue sommaire. Ceci ne veut pas dire que j'abandonne : je remets seulement à plus tard des travaux plus étendus*. Je remets même, pour un temps très court, d'exposer l'analyse de l'angoisse⁶. C'est pourtant l'analyse décisive qui peut seule assez bien marquer l'opposition de deux méthodes politiques : celle de la peur et de la recherche anxieuse d'une solution, mêlant à la recherche de la liberté les impératifs les plus opposés à la liberté ; celle de la liberté d'esprit, qui découle des ressources globales de la vie, pour laquelle, dans l'instant, tout est résolu, tout est riche, qui est à la mesure de l'univers. J'insiste sur le fait qu'à la liberté d'esprit la recherche d'une solution est une exubérance, un superflu : ceci lui donne une force incomparable. Trancher les problèmes politiques devient malaise pour ceux qui laissent exclusivement l'angoisse les poser. Il est nécessaire que l'angoisse les pose. Mais leur solution demande en un point la levée de cette angoisse⁷. Le sens des propositions politiques⁸ auxquelles ce livre conduit, que je formule à la fin du volume, se lie à cette attitude lucide**.
* Ce premier volume aura une suite. Il est publié d'ailleurs dans une collection que je dirige, qui se propose entre autres la publication d'ouvrages d'« économie générale ».
** Je dois remercier ici mon ami Georges Ambrosino, chef de travaux au Laboratoire des rayons X, sans lequel je n'aurais pu construire cet ouvrage. C'est que la science n'est jamais le fait de l'homme seul ; elle veut l'échange de vues, l'effort commun. Ce livre est aussi pour une part importante l'œuvre d'Ambrosino. Je regrette personnellement que les recherches atomiques auxquelles il est amené à participer l'éloignent, au moins pour un temps, des recherches d'« économie générale ». Je dois exprimer le souhait qu'il reprenne en particulier l'étude qu'il a commencée avec moi des mouvements de l'énergie à la surface du globe.
1. Le Sens de l'Économie Générale